La Laïcité à l'épreuve du Burkini

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Ce qui se passe en France est inquiétant. C’est le moins que l’on puisse dire. La verbalisation de femmes en burkini sur les plages de la France et les images d’humiliation publique de femmes voilées traduisent un malaise réel. La tournure prise par le débat autour de ce qui se passe trahit une situation absurde, des formes d’ignorance criante, une « indigence conceptuelle » sans pair, et surtout une « pensée foraine » incapable d’agencer deux idées pour donner aux citoyens un horizon politique, loin de « la question de l’islam ». Bref, face à cette situation tragicomique, on ne sait pas s’il faut en rire, ou en pleurer !

Il ne fait pas de doute que beaucoup de réactions démesurées, de prises de positions irréfléchies dans le contexte actuel peuvent être attribuées aux attaques terroristes qui ont pris la France comme cible. Dieu sait que la France a été touchée par la barbarie obscurantiste qui se revendique injustement de l’islam ! Toutefois, la nation française n’est pas – on aimerait y croire – si fragile que ça, à telle enseigne que certains fleurons de sa classe politique illuminée perdent leur faculté de discernement pour s’impliquer dans le renforcement des amalgames néfastes entre islam ou musulmans et terrorisme, ou pour prôner la législation contre tel ou tel aspect banal relatif à la présence des musulmans sur le sol européen comme la solution finale pour tous les maux de la société.

Erreur de jugement

L’empressement à prendre position dans la bataille autour des valeurs de la République empêche certains politiques et soi-disant spécialistes de l’islam de saisir la complexité de beaucoup de phénomènes liés à la présence des musulmans en Europe, en l’occurrence le phénomène du « burkini » ; comme il contribue à propager une image étriquée de la laïcité française. L’insistance sur le lien entre le burkini et l’extrémisme islamiste, d’une part ; et sur la nécessité de l’exclure de la « plage républicaine et laïque », d’autre part, reflète une erreur de jugement incommensurable. En effet, le burkini est tout, sauf un signe ayant un quelconque rapport avec Daesh, ou l’idéologie religieuse extrémiste.

En soi, le burkini n’est ni haram ni halal, ni licite ni illicite. La question du burkini pour l’ensemble des musulmans à sensibilité rigoriste ou traditionnelle ne se pose même pas, ou se pose autrement. C’est plutôt la plage, où des femmes et des hommes « mélangés » se baignent avec un maillot de bain, qui ne cache pas leur nudité, qui est l’objet de la question. Du point de vue de la majorité des théologiens, indépendamment de leurs affiliations, appartenances ou écoles juridiques, c’est la « plage » en soi qu’il faut éviter, que ce soit pour un homme ou pour une femme, en burkini ou en maillot de bain. Point de vue que contredit la pratique de la majorité des musulmans de France. L’espace de baignade, dans sa conception française ou européenne, est, pour ainsi dire, un espace profane qui ne répond pas aux exigences de la pudeur dans son acception islamique, selon les lectures rigoristes. Pour Daesh ou pour les islamistes porteurs d’un projet politique anti-républicain, le burkini, s’il se veut un signe religieux, constitue le comble de l’aberration. Car porter un signe religieux dans un espace profane revient à crédibiliser cet espace, à l’accepter et à accepter de souiller le sacré islamique en le mélangeant avec le profane.

Effritement du sacré

Qui sont donc ces femmes qui optent pour le burkini, qui ne veulent pas passer inaperçues au bord de la plage laïque ? Quel message envoient-elles à la société ?

Le burkini, pour beaucoup d’entre elles, n’est qu’un alibi, un moyen pour se disculper d’une accusation grave, à savoir l’ouverture de l’espace sacré à l’espace profane. Au fond, ce phénomène, comme beaucoup d’autres qui lui sont semblables, est l’incarnation d’une sensibilité islamique qui s’évertue à appartenir, à s’imbriquer avec le reste des composantes de la société, à faire partie de l’ensemble. Si pour le regard sourcilleux des défenseurs de la plage laïque le port du burkini est un empiétement de l’extrémisme religieux sur l’espace de la laïcité, aux yeux des extrémistes religieux, le burkini est plutôt un indice de la sortie du religieux, d’un processus d’effritement, de désagrégation du sacré. Dans un cas comme dans l’autre, on échoue d’y voir un geste envoyé par des êtres soucieux de créer un espace de réconciliation entre deux espaces sacralisés, condamnés à ne pas s’ouvrir l’un à l’autre.

Que ne se trompe-t-on pas lorsqu’on renvoie les femmes en burkini chez elles pour faire valoir le « sacré laïc » face au « sacré de Daesh » ! Ceux qui se revendiquent de la laïcité pour justifier de tels actes font preuve d’une incapacité exemplaire à remplir les obligations de cette laïcité même, qui, au demeurant, se voulait garante d’un espace de liberté où se côtoient le sacré et le profane. En sommant les femmes de choisir entre leur sacré et celui de Daesh, ils disputent la victoire à un ennemi supérieur, car on joue sur son terrain. La laïcité, quant à elle, doit disputer la victoire du vivre-ensemble. Elle est avant tout une pédagogie, mais pas un dogme arrêté, ou des œillères qui empêchent de voir les choses dans leurs trajectoires, dans un processus.

Perte de la « bataille de l’imaginaire »

On peut affirmer, sans crainte d’être contredit, que ceux qui mènent la lutte contre le burkini en France se sont trompés de bataille et d’adversaire. En croyant que c’est l’extrémisme religieux qui vêtit les musulmanes à la plage, ils se sont fixé comme objectif de les dévêtir. En réduisant la bataille contre le radicalisme à une dispute autour du droit à disposer du corps de la femme, à qui le droit de l’habiller et à qui le droit de la dénuder, ils privent la femme musulmane d’un de ses droits fondamentaux, le droit de conjuguer en toute liberté sa croyance et son appartenance. Ce faisant, ils ont perdu la bataille de l’imaginaire aux yeux du monde entier, et au profit de Daesh.

De l’affaire du burkini on peut tirer un nombre de leçons et de conclusions. D’abord, il y a lieu de se féliciter de la décision du Conseil d’Etat de suspendre les arrêtés anti-burkini. Cette suspension nous réconforte dans le sentiment que la France reste un pays des droits de l’homme, un pays où il y a des institutions qui veillent au respect des libertés fondamentales. En contrepartie, on ne peut que déplorer l’indifférence totale de la population face aux actes abjects dont certaines musulmanes ont été l’objet. Accepter l’humiliation essuyée par une femme obligée par les policiers de se dénuder sur la plage sans intervenir, ou bien ne pas réagir aux insultes racistes à l’encontre d’une femme voilée dans un restaurant, c’est faire preuve d’une insensibilité et d’une indifférence qui doivent nous préoccuper tous.

L’affaire du burkini révèle la fragilité de l’état psychologique d’une France meurtrie, affaiblie par les attaques terroristes ; une France en panne d’idées politiques où la question de l’islam reste le seul cheval de bataille dans la concurrence politique ; une France sur la voie du repli. La peur qu’une dizaine de femmes musulmanes en burkini ne portant pas atteinte à la culture, aux valeurs de la République traduit une fragilité palpable.

Dans ce contexte difficile, il appartient aux musulmans vivant en France de faire preuve de sagesse, de pondération, de modération, et davantage d’engagement pour le vivre-ensemble. La France a besoin d’eux aussi pour se redresser. Il ne faut surtout pas céder aux discours manichéens qui leur laissent le choix seulement entre un sacré religieux et un sacré laïc.

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